J’avançais lentement, un mètre
au-dessus du sol. On avait tout le tour du lac à faire : de
toute façon, ça prendrait du temps. La visibilité était
excellente, pour un lac, et les vagues en surface transmettaient
leurs ondes dansantes sur les pierres et les sédiments du fond.
L’eau était chaude, confortable, réconfortante.
J’observais la pluie constante de petites particules dans l’eau.
De la neige, plutôt qu’une pluie…Du pollen, des poussières, des
débris organiques.
Le sol passa d’un champ de pierres un
peu en pente à un patchwork d’affleurements d’argile grise, de
plantations de potamots et de vallisnéries et de monticules de
cailloux. Puis je distinguai à la limite de ma vision une tache
bleue détonante dans ce monde verdâtre.
Je m’en approchai en
quelques coups de palme.
Une pelle. Un grattoir, pour être
précis. Un grattoir très large en plastique bleu, couché à
l’endroit sur le fond. Et juste à côté, une rondelle noire toute
éraflée, ridée comme une glace de patinoire.
Une puck
de hockey.
Un nuage passa probablement au-dessus, voilant le
soleil. La lumière baissa. Je relevai la tête et mon regard monta à
contre-courant des flocons qui tombaient toujours, plus évidents
dans l’eau sombre. Monta encore, jusqu’à la surface, et passa de
l’autre côté du miroir.
Dehors, c’était la nuit. Une
belle nuit de janvier sur le Lac-Des-Écorces. Les enfants avaient
patiné toute la journée encore, et leurs arabesques faisaient
tournoyer en rafales scintillantes les flocons légers quand le
soleil arrivait à percer entre deux nuages, comme attiré par leurs
cris et leurs rires. Ils dormaient maintenant, dur comme des bûches
d’érable. Après le souper et le coucher des enfants, la gang
était arrivée, avec une couple de caisses de vingt-quatre. Roger
lui, fournissait le gros gin.
Ils avaient planté les
bouteilles dans le banc de neige au bord du lac, gratté la
patinoire, et la game de hockey annuelle des vacances des fêtes
avait commencé! Ils avaient ri et crié autant que les enfants,
s’arrêtant de temps en temps au banc de neige pour une p’tite
shot ou une Dow.
Le grand Allaire avait encore marqué trois
buts! Le quatrième, il l’avait manqué. Il avait visiblement
choisi le mauvais filet dans les deux qu’il voyait après le tiers
du gros gin!
La neige n’avait pas cessé. Pas une tempête,
mais une petite neige lente qui n’arrêtait pas. Roger adorait ces
parties de hockey. En fait, il adorait ce rituel d’hiver où il
retrouvait ses chums. Le grand Allaire, Bob, Doc Michaud,
‘’Barniques’’ Boucher, Dave, Steve, le gros Laurin…
Ils avaient joué longtemps. Puis, les gars s’en étaient
retournés vers leurs camps autour de la baie, certains titubant plus
que d’autres, après les accolades et les grandes claques dans
l’dos, et les «j’t’aime mon ti-frère» larmoyants et avec
plus de voyelles que de consonnes. Ils partageaient tous une profonde
amitié, une passion du hockey, un goût immodéré pour les bonnes
choses bien arrosées, et un amour sans limites pour leur lac.
Roger était resté, assis dans le banc de neige avec les bouteilles
vides. Il restait un petit fond de gin. La neige tombait toujours. Il
essaya de suivre des flocons dans leur longue chute silencieuse.
Difficile…Demain il aurait la journée pour se remettre, puis tout
le monde repartirait en ville après le souper. Les vacances étaient
toujours trop courtes, bien sûr. Ils reviendraient peut-être une
fois cet hiver, mais ça n’était pas certain. Peut-être seulement
au printemps, à la fonte des glaces. Il sourit en pensant qu’il
reverrait les boys, quand la grise se mettrait à mordre une semaine
ou deux après le dégel.
La glace se recouvrit lentement
d’un linceul blanc. Les enfants voudraient sûrement rechausser
leurs patins demain. Dans quelques heures, en fait! Allons! Un petit
coup de gratte encore avant de rentrer. Roger se releva péniblement
et saisit la large pelle bleue plantée derrière les bouteilles.
Il prit son temps, savourant le froid, et le son régulier de ses
coups de patin sur la glace, comme le grattage de la plume d’un
scribe sur son parchemin dans le silence de l’abbaye. Et la voûte
noire infinie au-dessus de lui était sa nef.
Quand il eut
achevé le travail, il revint vers son banc improvisé et replanta la
pelle.
Lorsqu’il se pencha pour ramasser quelques bouteilles,
il n’entendit pas la rondelle tomber de sa poche de manteau. Il
rentra à la maison.
Derrière lui la neige tombait encore.
Tout lentement, comme si le froid épaississait l’air. Comme s’il
neigeait dans l’eau.
Je revins de mon monde
imaginaire en même temps que le soleil. Je souris autant que c’est
possible avec un détendeur en bouche. La pelle, la rondelle :
impossible d’avoir plus représentative image d’un peuple, d’une
culture, du Québec des Laurentides! Combien de joutes de hockey se
sont disputées sur les lacs du Nord, depuis sa colonisation?
Je laissai là la pelle. Il me semblait qu’il valait mieux qu’elle
continue de parler en secret d’époques oubliées. Mais je pris la
rondelle. Elle symboliserait bien cet aspect de notre histoire dans
ce petit musée d’artefacts sous-marins que je rêvais d’ouvrir
un jour.
Je la placerais à côté de cette batte de baseball
que j’avais trouvé un jour au Seize-Îles. Elle était entièrement
ensevelie dans plusieurs pieds de sciure de bois au fond de l’eau,
devant l’emplacement de l’ancien moulin à scie de Joseph Rodger,
le premier à habiter le lac. Les vieux du village m’avaient parlé
de ces games de baseball que les employés faisaient parfois,
dans la grande cour à bois au bord de l’eau…
J’emportai
mon petit trésor et poursuivis ma plongée.
Quelques
semaines passèrent. Nous achevions nos recherches au Lac des
Écorces.
Un soir, alors que je rangeais mon équipement dans
l’auto, je vis un inconnu s’approcher timidement. Un grand
gaillard aux cheveux gris bouclés en bataille et aux lunettes
noires.
Il se présenta et m’expliqua que les gars de la
municipalité à qui j’avais montré des photos du grattoir et de
la rondelle au fond de l’eau lui avaient raconté la trouvaille.
Puis, il me parla en hésitant, visiblement assez ému, de son voisin
sur le lac qui était mort tout récemment d’un cancer.
Son voisin qui chaque hiver, pour le plaisir de tous, petits et
grands, entretenait une grande patinoire devant chez lui,
au fond de la grande baie. Son voisin qui était aussi son meilleur
ami.
Et il me demanda si j’avais encore la rondelle.
Et
si je pourrais considérer de m’en défaire…
Au nombre de parties de hockey qui se sont jouées sur ces lacs
Laurentiens que j’aime tant : j’en trouverai bien une autre…